Quand 5 000 € suffisent pour raser un bois protégé
À l’entrée de Riantec, au niveau du rond-point de Kersabiec, là où l’on trouve le Lidl et le Leclerc, le paysage n’a pas seulement changé : il a été scalpé, puis terrassé.
Là où les riverains côtoyaient un « petit bois » dense, véritable bastion de verdure protégeant le quartier des assauts du vent et du bruit de la route de Port-Louis, ne subsiste aujourd’hui qu’un grand vide. Des souches arrachées, des branchages broyés et une terre mise à nu, livrée au ruissellement.


En quelques jours seulement, en septembre 2024, ce bois a disparu sous les chenilles des engins de terrassement. Pourtant, sur les cartes de l’urbanisme, les parcelles AT 0110, AT 0090 et AT 0092 bénéficiaient de protections réglementaires fortes. Ce qui s’est passé ici révèle un mélange de vengeance personnelle, de faillite administrative et d’un système juridique où détruire la nature n’est plus un délit, mais une simple ligne budgétaire.
Le paradoxe financier : le délit environnemental comme « coût de revient »
L’affaire de Kersabiec met en lumière l’absurdité de notre système d’évaluation foncière.
En juin 2023, la SAFER estime l’ensemble des terrains à un prix dérisoire : 2 255 €. Une valeur administrative théorique qui a probablement mis le feu aux poudres. Face à cette offre, l’ancien propriétaire qui s’était vu refuser par la mairie un projet de « port à sec » suite à la modification du PLU, refuse la préemption et trouve deux acquéreurs sur le marché privé.
Les nouveaux acquéreurs déboursent 70 000 € pour un bois officiellement inconstructible. Le calcul qui suit est cynique, mais pécuniairement futé : après avoir rasé illégalement le bois, ils ont été condamnés à une amende totale de 5 000 €, soit 2 500 € chacun.
Payer 5 000 € pour transformer un bois protégé en terrain nu prêt à accueillir caravanes et bâtiments sanitaires : ce n’est pas une sanction, c’est un investissement.
L’illusion de la protection

Sur le papier, la loi protégeait ces parcelles à deux titres cumulés.
Le zonage Na du Plan Local d’Urbanisme (PLU) approuvé en décembre 2022 les classait en zone naturelle à protection stricte des sites, milieux et paysages. Toute construction nouvelle y est interdite. Ces parcelles ne comportant aucune habitation existante, elles étaient pratiquement inconstructibles en l’état.
L’Espace Boisé Classé (EBC), superposé au zonage Na, constituait une protection encore plus contraignante : il interdit tout changement d’affectation susceptible de compromettre la conservation des boisements, et soumet toute coupe d’arbres à autorisation préalable.
Ces deux protections avaient été délibérément inscrites par la commune pour préserver la trame verte à l’entrée de Kersabiec, à l’interface entre la zone commerciale et les espaces naturels.
Pourtant, la réalité du terrain a balayé le droit :
23 avril 2024 : une première tentative de coupe est stoppée, non par la loi, mais par la panne de la machine. Un arrêté interruptif de travaux est néanmoins rédigé.
27 juin 2024 : la mairie accorde une autorisation très limitée de couper quelques arbres morts, préalablement marqués par un agent municipal.
Septembre 2024 : les propriétaires reviennent à la charge. Le rendez-vous avec l’agent municipal est fixé à 14h. Ils attaquent à 13h. En une heure, plus d’une vingtaine d’arbres de haute tige sont abattus. Le terrain est laissé « quasiment à nu ».
La faune en exil
Derrière les références cadastrales, c’est un écosystème entier qui a été expulsé.
Les 27 riverains, regroupés en collectif, assistent désormais au défilé des phares de la route de Port-Louis et à l’omniprésence des néons de Lidl et Leclerc, autrefois masqués par un écran de verdure vieux de plus de 60 ans ( chênes, châtaigniers, pins ).
« Nous avons déjà constaté des conséquences déplorables sur l’environnement, la faune et la flore qui étaient présentes dans nos jardins, et qui sont depuis quasi inexistantes : oiseaux, batraciens, chouettes, renards et chevreuils… » Extrait de la lettre des riverains au Préfet du Morbihan, restée sans réponse.
Ce « petit bois » n’était pas qu’un décor : c’était un régulateur thermique et acoustique, un brise-vent naturel. Depuis sa disparition, les habitants subissent les tempêtes, comme Caetano en novembre 2024, sans le rempart que formaient ces grands arbres.
L’impuissance publique
Malgré des courriers recommandés adressés à la Préfecture du Morbihan et à Lorient Agglomération, les citoyens n’ont reçu aucune réponse. Une lettre envoyée aux maires de Port-Louis et Locmiquelic, deux communes dont ce terrain marque pourtant l’entrée, est restée lettre morte. Seul M. le député Pahun a adressé un message de soutien, poli mais sans effet concret.
Le maire de Riantec a bien saisi le Procureur de la République de Lorient en novembre 2024. Le tribunal a rendu son verdict : 5 000 € d’amende, obligation de replanter et d’ériger une clôture de 1,20 m maximum. Pendant ce temps, des projets de forage de puits et des demandes de raccordement électrique ont été signalés sur les parcelles suggérant une installation pérenne, totalement incompatible avec le classement naturel du terrain.
Les questions qui restent
Cette affaire soulève des questions qui méritent des réponses claires.
Sur le droit de préemption : le recours à la SAFER est-il le seul outil disponible ? La mairie ne peut-elle pas préempter directement des terrains sensibles, sans passer par un opérateur foncier dont la position peut se révéler « fragile » face à un propriétaire déterminé ?
Sur l’avenir du secteur : contrairement à ce que l’on pourrait croire, la zone Na du PLU qui désigne généralement une zone naturelle à urbaniser ne l’est pas à Riantec. C’est une zone de protection stricte des milieux naturels, distincte des zones AU (À Urbaniser) prévues pour l’extension urbaine. Pour qu’elle devienne constructible, il faudrait une révision du PLU, une procédure longue, publique, soumise à l’avis de l’État et des services environnementaux. La commune peut-elle s’engager à ce que les nombreuses zones Na autour de Kersabiec ne soient pas déclassées lors de la prochaine révision ?

La parcelle AT 0096, l’ultime îlot boisé encore debout, jouxtant les parcelles dévastées, appartiendrait au Leclerc. Si ce terrain venait à changer de mains, qu’est-ce qui empêcherait un voisin désormais expérimenté de répéter l’opération ? Si ce dernier carré disparaît à son tour, c’est l’ensemble du PLU de Riantec qui ne sera plus qu’une fiction administrative.
La question fondamentale est celle-ci : sommes-nous une commune qui, de cette expérience douloureuse, tire les leçons pour demain ? A ceux qui, à Riantec, sont en bordure de bois protégé, qu’est-ce qui vous assure que ça ne vous arrivera pas ?
Les riverains de Kersabiec ont le sentiment que tout le monde s’en fout. Je ne le crois pas. Je sais que ce sujet dépasse les frontières de la commune. Dans une salle d’attente, par hasard, j’ai croisé deux femmes, l’une de Port-Louis, l’autre de Locmiquelic, qui se demandaient justement ce qu’il se passait là. Nous avons tous des façons différentes de nous informer, et souvent on ne sait pas où trouver ce genre d’informations qui ne figurent pas dans les bulletins municipaux.
Bien que je sois très limitée dans mes ressources en temps et compétences pour aller au fond de sujets parfois très techniques, n’hésitez pas à me contacter et je ferai de mon mieux pour porter votre voix.
Si vous souhaitez voir dans quelle classification du PLU est votre voisinage : géoportail










